
Votre enfant peut réciter sans hésitation la poésie apprise en classe, ou chanter par cœur les paroles de la dernière chanson à la mode… mais bloque encore sur 7 × 8.
Cette différence n’est pas un caprice : elle révèle la manière dont fonctionne notre mémoire.
1. La mémoire n’est pas une seule boîte
Le psychologue Endel Tulving a montré dès les années 1970 que nous avons différents systèmes de mémoire : épisodique (les souvenirs vécus), sémantique (les faits et connaissances), procédurale (les automatismes).
>>Les poésies s’ancrent dans la mémoire épisodique et verbale, souvent avec une expérience affective (plaisir de réciter, images du texte).
>>Les tables appartiennent à la mémoire sémantique, plus abstraite, plus fragile si elle n’est pas automatisée.
2. L’importance des émotions
Comme le rappelle Steve Masson, professeur en neuroéducation à Montréal :
« Plus une information a du sens et une valeur émotionnelle pour l’élève, plus elle est susceptible d’être retenue et consolidée. »
Les poésies suscitent des émotions : les rimes amusent, les histoires transportent, la récitation devant la famille apporte fierté. Les tables, elles, sont souvent perçues comme une corvée.
3. Le rôle du rythme et du son
Alan Baddeley a montré que la mémoire de travail possède une “boucle phonologique” spécialisée dans la répétition verbale.
>>Les poèmes exploitent naturellement rythme, rime et musicalité, ce qui facilite la mémorisation.
>>Les tables, présentées de façon brute (“6 × 7 = 42”), manquent de ces appuis sensoriels.
Grégoire Borst, directeur du LaPsyDé (CNRS/Université Paris Cité), explique :
« Le cerveau des enfants est extrêmement sensible aux régularités rythmiques et sonores : c’est un levier puissant pour l’apprentissage. »
4. La charge cognitive
Selon John Sweller (théorie de la charge cognitive), plus une tâche surcharge la mémoire de travail, plus l’apprentissage est difficile.
>>Une poésie est “allégée” par les rimes et le sens.
>>Les tables apparaissent comme une suite de faits sans lien → surcharge cognitive.
Arnaud Cachia (Université Paris Cité) souligne :
« L’abstraction pure est un défi cognitif : il faut donc donner aux enfants des appuis concrets pour soutenir la mémoire. »
5. Le sens et le contexte
Mathieu Cassotti, spécialiste de la pensée créative, rappelle que :
« Le cerveau apprend mieux lorsqu’il peut relier une information nouvelle à un contexte familier, à des images mentales ou à une expérience vécue. »
Une poésie raconte une histoire → encodage profond.
Une table de multiplication, présentée de manière froide → encodage superficiel.
6. La répétition et l’automatisation
Les travaux de Cepeda et al. (2006) montrent que la pratique espacée (un peu chaque jour) est bien plus efficace que l’entraînement intensif.
>>Les poésies sont récitées en classe, répétées à la maison, réentendues plusieurs jours → effet d’espacement naturel.
>>Les tables sont souvent travaillées “en bloc” (longue révision la veille du contrôle), ce qui favorise l’oubli rapide.
Stanislas Dehaene, dans Apprendre !, rappelle :
« La mémoire se consolide surtout pendant les phases de rappel actif et de répétition espacée, et non pendant un apprentissage massif. »

Les différentes « boîtes » mémoires selon l’approche computationnelle de la psychologie cognitive – courant dominant consensuel des neurosciences actuelles
Mettre du rythme et de la musique : chanter les tables sur l’air d’une chanson connue.
Associer à des images mentales : ex. 7 × 8 = 56 → imagine 7 nains qui mangent 8 gâteaux et laissent 56 miettes.
Privilégier la pratique espacée : 5 minutes chaque soir plutôt qu’une heure le week-end.
Varier les modalités : écrire, dire à voix haute, mimer, jouer avec des cartes.
Donner du sens : relier les tables à des situations concrètes (ex. 3 sachets de 4 gâteaux → 12).

Si votre enfant retient mieux les poèmes que les tables, c’est parce que ces apprentissages sollicitent des mémoires différentes, des émotions différentes et des structures différentes.
La bonne nouvelle ?
En s’appuyant sur les leviers des sciences cognitives — émotions, rythme, images, répétition espacée — vous pouvez transformer l’apprentissage des tables en une expérience aussi naturelle qu’une chanson.

Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter pour rester informé-e